17/12/2009

Conte de Noël

La jeune fille reste plantée là, comme hypnotisée, à écouter le vieil homme jouer du violon. Malgré le froid qui lui mord les joues, elle penche la tête de côté, captivée par la musique.

Le vieil homme, lui, joue sans cesse, habitué à braver le froid pour ramasser un peu de monnaie. Habitué aussi à jouer avec des gants, il enchaîne les notes des Quatre saisons de Vivaldi sans broncher.
(Je n'y connais rien, mais je suppose qu'il est rendu à «hiver».)

La jeune fille aux cheveux courts, elle, est de plus en plus séduite. Je sais ce qu'elle se dit: Wow, quel talent! Et dire que le pauvre homme en est réduit à quêter... Elle lui trouve un air vaguement «Europe de l'Est» et se dit qu'il s'agit peut-être d'un virtuose russe qui, parce qu'il aimait un peu trop la vodka, a tout perdu sauf son Stradivarius (la seule chose qu'il aime plus que la vodka), et a tenté en vain de refaire sa vie au Québec.
(Ses origines pourraient peut-être expliquer sa tolérance au froid. C'est vrai qu'on se les gèle ici...)

Elle glisse lentement une main nue (brrrrrrr!) dans sa poche à la recherche d'un peu de monnaie. Elle est sous le charme.

Pendant ce temps, un itinérant un peu crotté s'approche du violoniste en titubant et, après quelques pirouettes involontaires, décide plus ou moins consciemment de s'asseoir à ses côtés. Quelques secondes plus tard, lui aussi semble être subjugué par les accords composés par Vivaldi (du moins, c'est ce que sa bouche grande ouverte et la coulée de bave qui s'en échappe laissent supposer...)

La jeune fille, qui ne vient définitivement pas de Montréal (sinon, elle aurait depuis longtemps bousculé les passants sans porter attention au musicien, pressée de retrouver la chaleur de son 4 et demi), a le sourire aux lèvres en regardant le virtuose russe. Je n'y connais rien en musique classique, mais je suis sûre que c'est beau. Ça doit être un air vraiment difficile à jouer. Et en plus, il joue avec des gants!
Elle quitte à regret l'homme des yeux un instant, afin de pouvoir compter la monnaie dans sa menotte glacée. Elle en retire une pièce d'un dollar (il lui faut bien un peu d'argent pour prendre le métro: c'est une touriste, ne l'oublions pas!) et se dirige vers le musicien à pas feutrés, comme si elle avait peur de briser le charme.

Pendant ce temps, autour d'elle, les gens continuent d'entrer et de sortir du métro en troupeaux, se bousculant  dans le tumulte de l'heure de pointe pré-période des Fêtes.
L'itinérant crotté choisi cet instant pour présenter ses hommages à notre Dostoïevski du violon:
«Heille! Pourquoi y joue du violon, lui?»
Un peu surprise par cette intervention imprévue au programme, la jeune fille dépose tout de même quelques pièces dans l'étui du violoniste, essayant désespérément de capter son regard pour qu'il comprenne tout le bonheur que sa musique lui a procuré pendant les cinq dernières minutes...
Le vieil homme, lui, a à peine tiqué...

«C'est ben beau, du violon!» renchérit le nouvel amateur de classique.

Scrrriiiiiiiiiiiicchhhhhhhh!!! (Bruit d'un disque qu'on arrête abruptement)

Le musicien sort de la transe dans laquelle il semblait être plongé, arrête net de jouer et se tourne vers l'empêcheur-de-jouer-en-rond:
«FA'ME TA YEULE!!!»

Aussitôt, la jeune fille cesse de sourire, se retourne et, sans même un dernier regard pour le vieil homme, se dépêche de rejoindre le troupeau qui s'engouffre dans le métro...

Le charme est brisé.

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